« Communautarismes »
article de Tariq Ramadan et réactions, octobre 2003

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Origine: Revue "L’Arche"

Ce qu’il faut bien appeler l’affaire Tariq Ramadan semble, d’ores et déjà, d’une extrême gravité. Le fait de répertorier, pour les vouer aux gémonies, des intellectuels juifs (ou supposés tels) est une entreprise dont il n’est pas nécessaire de souligner les implications.


Nous diffusion ici :
- L’article de Tariq Ramadan (www.oumma.com, 3 octobre 2003)
- Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy (Le Point 10/10/03 - Nº 1621)
- L’article de Claude Askolovitch (Le Nouvel Observateur, 9 octobre 2003)
- L’article d’André Glucksmann (ibid.)

La référence de lŽislam francophone : www.oumma.com lŽIslam en toute liberté               

Critique des (nouveaux) intellectuels communautaires

Par Tariq Ramadan vendredi 3 octobre 2003    

Le présent texte, publié ici en exclusivité, vient d’être refusé par les journaux Le Monde et Libération. Ces refus, cinq fois répétés pour Le Monde, sont plus que regrettables : on s’en prend au seul « communautarisme musulman » mais on peine à accepter la critique de ces intellectuels tant chéris par les médias qui nous servent à longueur d’articles et d’interviews des analyses très discutables et souvent biaisées de la société française comme de la scène internationale. Taguieff, Adler, Finkielkraut, Glucksman, Kouchner, BHL, entre autres, disent la vérité du monde, des bons, des méchants, de « nos alliés » et Israël, toujours, échappe à leurs critiques sélectives.

La rentrée est agitée. On ne compte plus les livres traitant de l’antisémitisme ou du sionisme. Pour les uns, il existerait un nouvel antisémitisme parmi les jeunes français d’origine immigrée (arabes et musulmans) ou dans les rangs du mouvement altermondialiste qui le dissimuleraient derrière leur critique du sionisme et de l’Etat d’Israël. En face, on dénonce « Un intolérable chantage » à la judéophobie.

Force est de constater, en amont de ce débat, un phénomène qui brouille les données. Depuis quelques années (avant même la seconde intifada), des intellectuels juifs français que l’on avait jusqu’alors considérés comme des penseurs universalistes ont commencé, sur le plan national comme international, à développer des analyses de plus en plus orientées par un souci communautaire qui tend à relativiser la défense des principes universels d’égalité ou de justice.

Les travaux de Pierre-André Taguieff sont très révélateurs. Son pamphlet La nouvelle judéophobie est le prototype d’une réflexion « savante » faisant fi des critères scientifiques. Le sociologue s’est mué en défenseur d’une communauté en danger dont le nouvel ennemi réel ou potentiel est l’Arabe, le musulman, fusse-t-il français. On ne trouve pas ici de mise en perspective fondée sur une analyse critique de la politique sociale de l’Etat, des réalités de la banlieue ou même de la scène internationale. La conclusion est limpide : la communauté juive de France ferait face au nouveau danger que représente cette nouvelle population d’origine maghrébine qui, de concert avec l’extrême gauche, banaliserait la judéophobie et la justifierait par une critique très retors d’Israël et un « antisionisme absolu ».

C’est surtout Alain Finkielkraut qui excelle dans le genre : on savait le penseur impliqué dans les grands débats sociaux mais voilà que l’horizon se réduit et que le philosophe est devenu un intellectuel communautaire. Son dernier ouvrage, Au nom de l’Autre, réflexions sur l’antisémitisme qui vient se présente comme une attaque sans nuance de toutes les dérives antisémites (altermondialistes, immigrées ou médiatiques). Alain Finkielkraut verse dans tous les excès sans être gêné de soutenir Sharon. Le débat n’est plus fondé sur des principes universels et même s’il prétend être lié à la tradition européenne commune, sa prise de position révèle une attitude communautariste qui fausse les termes du débat, en France comme au sujet de la Palestine. Sa dénonciation du « culte de l’Autre » ne cesse, en miroir, d’exacerber le sentiment d’altérité du juif-victime et le mur de la honte devient « une simple clôture de sécurité » qu’Israël construit à contre cŠur. Juifs ou sionistes (ceux qui font la différence sont antisémites) ne seront jamais des victimes ou des oppresseurs comme les autres.

Alexandre Adler avait témoigné, au côté de Finkielkraut, dans le procès surréaliste intenté au journaliste Daniel Mermet. On pouvait s’étonner. L’analyse attentive de ses écrits nous éclaire néanmoins. La lecture du monde qu’il nous propose se comprend surtout au regard de son attachement à Israël. Il ne s’en cache pas et dans l’ouvrage collectif, Le sionisme expliqué à nos potes, il avance qu’il « devient de plus en plus inenvisageable de concevoir une identité juive qui ne comporterait pas une composante sioniste forte »1 et plus loin : « Un équilibre va s’instaurer entre diaspora et appartenance israélienne, autour duquel le nouveau judaïsme va se développer »2. On relèvera le mélange de genres mais on retiendra la leçon au moment d’analyser ses positions en politique internationale, de même que celles de certains intellectuels juifs français, notamment lorsque Adler rappelle lui-même que les Etats-Unis ont renforcé leur soutien à Israël, lequel a par ailleurs établi une alliance stratégique avec l’Inde.

La récente guerre en Irak a agi comme un révélateur. Des intellectuels aussi différents que Bernard Kouchner, André Glucksman ou Bernard-Henri Lévy, qui avaient pris des positions courageuses en Bosnie, au Rwanda ou en Tchétchénie, ont curieusement soutenu l’intervention américano-britannique en Irak. On a pu se demander pourquoi tant les justifications paraissaient infondées : éliminer un dictateur (pourquoi pas avant ?), pour la démocratisation du pays (pourquoi pas l’Arabie Saoudite ?), etc. Les Etats-Unis ont certes agi au nom de leurs intérêts mais on sait qu’Israël a soutenu l’intervention et que ses conseillers militaires étaient engagés dans les troupes comme l’ont indiqué des journalistes britanniques participant aux opérations (The Independent, 6 juin 2003).

On sait aussi que l’architecte de cette opération au sein de l’administration Bush est Paul Wolfowitz, sioniste notoire, qui n’a jamais caché que la chute de Saddam Hussein garantirait une meilleure sécurité à Israël avec des avantages économiques assurés. Dans son livre Ouest contre Ouest, André Glucksman nous livre un plaidoyer colérique pour la guerre qui passe sous un silence très parlant les intérêts israéliens. Bernard-Henri Lévy, défenseur sélectif des grandes causes, critique très peu Israël à qui il ne cesse de témoigner sa « solidarité de juif et de Français »3. Sa dernière campagne contre le Pakistan semblait comme sortie de nulle part, presque anachronique. En s’intéressant à l’abominable et inexcusable meurtre de Daniel Pearl, il en profite pour stigmatiser le Pakistan dont l’ennemi, l’Inde, devrait donc naturellement devenir notre ami S.Lévy n’est bien sûr pas le maître à penser de Sharon mais son analyse révèle une curieuse similitude quant au moment de son énonciation et à ses visées stratégiques : Sharon vient d’effectuer une visite historique en Inde afin de renforcer la coopération économique et militaire entre les deux pays.

Que ce soit sur le plan intérieur (lutte contre l’antisémitisme) ou sur la scène internationale (défense du sionisme), on assiste à l’émergence d’une nouvelle attitude chez certains intellectuels omniprésents sur la scène médiatique. Il est légitime de se demander quels principes et quels intérêts ils défendent au premier chef ? On perçoit clairement que leur positionnement politique répond à des logiques communautaires, en tant que juifs, ou nationalistes, en tant que défenseurs d’Israël. Disparus les principes universels, le repli identitaire est patent et biaise le débat puisque tous ceux qui osent dénoncer cette attitude sont traités d’antisémites.

C’est pourtant sur ce terrain que doit s’engager le dialogue si l’on veut éviter le choc des communautarismes pervers. S’il faut exiger des intellectuels et acteurs arabes et musulmans qu’ils condamnent, au nom du droit et des valeurs universelles communes, le terrorisme, la violence, l’antisémitisme et les Etats musulmans dictatoriaux de l’Arabie Saoudite au Pakistan ; on n’en doit pas moins attendre des intellectuels juifs qu’ils dénoncent de façon claire la politique répressive de l’Etat d’Israël, de ses alliances et autres méthodes douteuses et qu’ils soient au premier rang de la lutte contre les discriminations que subissent leurs concitoyens musulmans. On relèvera avec respect le courage de celles et de ceux, juifs (pas forcément altermondialistes ou d’extrême gauche), qui ont décidé de s’insurger contre toutes les injustices et notamment celles qui sont le fait de juifs. Avec les Arabes et les musulmans qui ont la même cohérence, ils sont la lumière et l’espoir de l’avenir parce que celui-ci a plus que jamais besoin de cette exigence et de ce courage.

Tariq Ramadan

Notes : 1. Le sionisme expliqué à nos potes, éditions la Martinière, 2003, Paris, p. 241
2. Le sionisme expliqué à nos potes, éditions la Martinière, 2003, Paris, p. 241
3. Le sionisme expliqué à nos potes, éditions la Martinière, 2003, Paris, p. 14

Tariq Ramadan, auteur de Les Musulmans d’Occident et l’avenir de l’islam, Actes Sud/Sindbad, 2003, Membre du Groupe des Sages sur le dialogue des peuples et des cultures attaché à la Commission européenne sous la présidence de Romano Prodi

 

Le Point 10/10/03 - N°1621
Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy

Tariq Ramadan et les altermondialistes.

Voici quelques jours que circule sur le Net, dans le cadre des listes de discussion préparant le Forum social européen qui doit se tenir à Paris et Saint-Denis, du 12 au 15 novembre prochain - dans le cadre, autrement dit, des espaces de libre débat de la grande mouvance altermondialiste -, un texte sidérant de M. Tariq Ramadan, cet imam genevois devenu, depuis quelques années, l’un des porte-parole des courants les plus durs de l’islam européen.

On y apprend par exemple que les intellectuels français - Bernard Kouchner, André Glucksmann, Pascal Bruckner - qui ont soutenu la guerre américaine en Irak ne l’ont fait qu’en fonction des « intérêts israéliens ».

On y découvre que l’écrivain et éditorialiste Alexandre Adler, dont les lecteurs du Monde et, aujourd’hui, du Figaro connaissent l’indépendance d’esprit, ne pense et n’écrit qu’en fonction de la seule grille de lecture de « son attachement à Israël ».

On y découvre que l’historien du racisme Pierre-André Taguieff, qui se trouve - on rougit d’avoir à le préciser - n’être pas juif, est représentatif, avec Alain Finkielkraut, d’un groupe d’« intellectuels juifs » que l’on avait « jusqu’alors considérés comme des penseurs universalistes » et dont les « analyses » seraient « de plus en plus orientées » par le souci « communautaire juif ».

Et, quant à moi, j’ai la stupeur de lire, dans ce texte toujours, que ma récente « campagne contre le Pakistan », qui semblait à M. Ramadan « comme sortie de nulle part et presque anachronique », trouve sa vraie signification lorsque l’on prend la peine de la « rapprocher » de la « visite historique » d’Ariel Sharon en Inde, pays ennemi du Pakistan - j’ai la stupeur de voir une année d’enquête sur la mort de Daniel Pearl, ce martyr de la liberté de la presse égorgé par un commando de fous de Dieu, réduite au rang de simple marchepied d’une opération diplomatique préparée de longue date par le chef d’un gouvernement dont je n’ai cessé de dire, ici et ailleurs, tout ce qui me sépare.

Je passe sur l’infamie de ces propositions qui, sous couvert d’une attaque en règle contre l’esprit communautaire, ne font que ressusciter le bon vieux thème du complot juif : Lévy et Adler en ambassadeurs occultes de Sharon - le Protocole des Sages de Sion n’est pas loin.

Je passe sur le cas de M. Ramadan lui-même, cet intellectuel habile, formé à l’école des Frères musulmans, mais qui avait toujours su, jusqu’ici, dans son _expression exotérique et publique, offrir une façade lisse, convenable : avec ce texte, il met bas le masque, il se déshonore.

Le vrai problème, c’est le lieu où cet article, après avoir été refusé par la plupart des grands quotidiens nationaux, a fini par atterrir - le problème, c’est l’attitude de ces altermondialistes qui hébergent, qu’on le veuille ou non, un texte nauséabond sans l’avoir, à l’heure où j’écris, en aucune façon désavoué.

Réflexe libertaire de gens croyant, comme au bon vieux temps, qu’il est interdit d’interdire ?

Statut hybride de ces sites de libre parole qui, ne sollicitant pas leurs contributions, n’auraient pas non plus de raison de les dénoncer ?

Ou bien désir, vieux, lui, comme l’extrême gauche, de ne pas se couper d’une base - en l’occurrence « les banlieues » - qui verrait dans Ramadan l’un de ses porte-drapeaux ?

Toutes les explications sont possibles.

Mais aucune, cela doit être dit, ne rend ce silence acceptable.

Aucune raison au monde, aucun calcul d’aucune sorte ne saurait faire oublier que des déclarations comme celles-là ne sont pas des opinions mais des appels à la haine, des délits.

Je ne suis pas toujours d’accord, loin s’en faut, avec MM. Gresh, Cassen ou Bové. Mais je respecte leur combat. Je reconnais, malgré les différends, leur honnêteté intellectuelle et morale. Qu’ils puissent, sous prétexte de ne pas désespérer le nouveau Billancourt islamiste, cautionner des propos pareils, qu’ils puissent, par ruse ou manoeuvre tactique, laisser un seul instant penser à ceux qui les écoutent que l’antisémitisme est une manière comme une autre de dire sa révolte politique, voilà qui serait désastreux, non seulement pour eux, mais pour nous tous.

M. Ramadan, chers amis altermondialistes, n’est pas, ne peut pas être, des vôtres.

L’antisémitisme, cher Gresh, cher Bové, n’est pas, ne peut pas redevenir, ce socialisme des imbéciles qui a coûté si cher, vous le savez comme moi, à nos aînés.

Nous pouvons, c’est parfaitement normal, n’avoir pas toujours le même avis sur telle ou telle question brûlante. Mais il y a une catégorie d’énoncés qui, pour chacun d’entre nous, doivent absolument marquer le seuil de l’intolérable : c’est le cas des énoncés racistes (raison pour laquelle j’avais, de mon côté, immédiatement stigmatisé le livre d’Oriana Fallaci) ; mais c’est le cas, au moins autant, des énoncés antisémites (et c’est pourquoi je vous adjure de prendre vos distances, très vite, avec un personnage qui, en accréditant l’idée d’une conspiration des élites aux ordres du sionisme, ne fait que jeter le feu dans les esprits et ouvrir la voie au pire).

Il y va de votre probité.

Il y va de nos valeurs démocratiques partagées.

 

Le Nouvel Observateur Semaine du jeudi 9 octobre 2003 - nº 2031 - France

Quand l’islam s’invite au Forum social

L’encombrant M. Ramadan

Entrisme ou alliance stratégique? Plusieurs groupes musulmans ont rejoint le mouvement altermondialiste. Tout allait bien jusqu’à la publication sur internet d’un texte signé Tariq Ramadan, leur inspirateur, qui s’en prend aux « intellectuels juifs »...

Peut-on être altermondialiste et antisémite ? A priori non. Mais la question, réductrice et injuste, se nourrit d’un scandale.

Vendredi, les listes de discussion internet préparant le Forum social européen organisé à Paris et Saint-Denis en novembre se sont enrichies d’un texte étrange, fleurant les préjugés antijuifs et l’idéologie du complot. Son auteur: Tariq Ramadan, enseignant et prêcheur genevois, apôtre d’un islam aux couleurs de l’Europe, conférencier adulé de jeunes musulmans en quête d’identité... et organisateur des noces politiques entre l’islam et l’altermondialisation.

Son objet: dénoncer «les nouveaux intellectuels communautaires entendez les intellectuels juifs , tant chéris par les médias, qui nous servent à longueur d’articles et d’interviews des analyses très discutables et souvent biaisées».

Cités au nom de leurs origines supposées communes, Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff, Bernard-Henri Lévy, André Glucksmann, Alexandre Adler, Bernard Kouchner, tous coupables d’un péché capital: « Leur positionnement politique répond à des logiques communautaires, en tant que juifs, ou nationalistes, en tant que défenseurs d’Israël. »

Et Ramadan leur reproche de défendre le sionisme, de soutenir Sharon ou d’avoir appuyé la guerre de Bush en Irak guerre inventée, précise-t-il, par le « sioniste notoire » Paul Wolfowitz. Hélas pour son auteur, le texte est truffé d’erreurs et d’amalgames. Pierre-André Taguieff, historien du racisme, étiqueté juif par Ramadan, ne l’est pas. « Pour Ramadan, quiconque combat l’antisémitisme est forcément un juif », dit-il, écŠuré.

Finkielkraut revendique certes son engagement juif. Mais ce proche de la Paix Maintenant est décrit comme un défenseur de Sharon. Ni le socialiste humanitaire Kouchner ni le néoconservateur et défenseur des droits de l’homme Glucksmann ne se déterminent en fonction du judaïsme ou du sionisme (voir sa réponse).

Bernard-Henri Lévy, opposant à la guerre d’Irak, est présenté comme un de ses partisans. Et le livre-enquête que le même BHL a publié sur le journaliste américain Daniel Pearl, assassiné au Pakistan par des islamistes, devient l’annonce de l’alliance stratégique entre l’Inde ennemie du Pakistan et Israël! « Cette réduction est une infamie, commente Lévy. Quand on me disait que Ramadan était antisémite, je refusais de suivre. Je devais être naïf. » Antisémite, Ramadan? Ou tellement marqué par une vision communautariste du monde qu’il plaque sur les autres sa propre logique? Car le même Ramadan demande aux altermondialistes, au nom de la «diversité culturelle et religieuse», d’accepter, dans leur mouvement, une composante spécifiquement islamique, la sienne, qui ne se fondrait pas dans l’ensemble !

Avant de diffuser son texte sur le Net, Ramadan l’avait proposé, en vain, au « Monde » et à « Libération ». « Je n’ai pas voulu publier un texte qui amalgame des noms de personnes en fonction de leurs origines réelles ou supposées », explique Jean-Michel Helvig, responsable des pages Rebonds de « Libération ».

S’estimant censuré, Ramadan a utilisé internet et les réseaux de ses nouveaux amis. Provoquant ainsi une petite catastrophe politique et un bel embarras. « Il ne faut pas faire de la publicité à Ramadan, il ne demande que cela », murmure un responsable d’Attac plutôt hostile au prêcheur et pas mécontent de le voir « montrer sa vraie nature ».

D’autres invoquent les priorités politiques. « Pour quelques erreurs et quelques phrases contestables, on ne va pas polémiquer avec Tariq, confie un animateur du Forum social européen. On ne va pas braquer et isoler les associations musulmanes. L’enjeu est trop important.»

L’enjeu ? Il n’est pas mince, en effet. Car les altermondialistes prétendent simplement réconcilier l’islam, les beurs et la politique. Et certains considèrent Ramadan comme un allié irremplaçable. Sa sortie de route survient après plusieurs mois de travail en commun, pendant lesquels des groupes musulmans se sont agrégés aux courants traditionnels de « l’autre monde possible »: profs, syndicalistes, paysans se sont habitués à la présence de jeunes femmes voilées et d’exégètes du Coran.

Le Forum social européen préparé par une poignée de militants, sans contrôle idéologique ni contraintes majoritaires aura été le lieu idéal d’un entrisme pour quelques activistes décidés. Ainsi, le MIB, Mouvement de l’Immigration et des Banlieues. Groupe minoritaire et très radical, analysant la situation des cités et des jeunes d’origine maghrébine comme du « colonialisme »... Le MIB est né des luttes immigrées des années 1970, des marches des beurs des années 1980, de la détestation de SOS-Racisme. Il a entretenu une radicalité de refus, a animé les luttes contre la double peine, a vanté « l’intifada des banlieues » et scandé un slogan lourd de promesses d’émeutes: « Pas de justice, pas de paix.» Il a politisé les meurtres et les bavures racistes. Puis s’est retrouvé perdu, au tournant du siècle. Son emprise s’est essoufflée. Sa laïcité devenait handicap. Les cités regardaient ailleurs. Vers des mosquées, des groupes religieux, qui, face aux échecs de l’intégration, ne proposaient plus seulement la révolte, mais l’identité, et rassemblaient des centaines de jeunes dans des conférences spirituelles.

Le MIB a passé alliance avec ces rivaux. Collectif des Musulmans de France (CMF), Union des Jeunes Musulmans de Lyon. « Quand on va prier, ceux du MIB en profitent pour fumer un pétard », s’amuse Karim Azzouz, responsable du CMF. Pour le reste, ils sont d’accord. Identification à la Palestine, rejet des Etats-Unis, détestation de la gauche « paternaliste » et de Jospin « qui a traité le Hezbollah de terroriste ». C’est cette alliance de radicaux beurs et de musulmans qui est venue toquer à la porte du Forum social. Et qui s’est fait adouber. Malaisément d’abord. « La première fois que je suis entrée dans une pièce, lors d’une réunion préparatoire du FSE, l’oratrice s’est arrêtée de parler, tellement elle était surprise de voir une fille voilée », raconte Siham Andalouci, militante du Collectif des Musulmans de France.

Puis la mayonnaise a pris. Parce que les thèmes de l’altermondialisation rencontrent les affres des cités. « La dictature des marques chez nous, c’est la délinquance provoquée par la fascination des jeunes pour les vêtements griffés », explique Abdelaziz Chambi, pilier de l’Union des Jeunes Musulmans de Lyon, mais ancien de Lutte ouvrière, et qui a gardé, derrière l’islam, une verve toute marxiste.

Siham Andalouci, elle, a dans son portefeuille une carte des Verts, dans ses bagages un diplôme d’histoire de troisième cycle. Elle milite depuis des années dans des associations à Roubaix. « Là-bas, mon voile passe inaperçu. C’est depuis que je fréquente les intellos de gauche parisiens qu’on me somme de m’expliquer. Parfois, c’est épuisant...» Au bout de l’épuisement se trouve le respect. Petit à petit, Andalouci intègre la famille. Les altermondialistes traditionnels acceptent les musulmans pratiquants comme un groupe homogène. On évolue sur la question du foulard. On donne une prime de représentation aux religieux... Après tout, entend-on, en Angleterre, l’extrême-gauche et les islamistes ont fait cause commune dans les manifs antiguerre. Et, jadis, en France des groupes catholiques ou protestants ont rejoint et nourri la gauche...

Et Ramadan? Il joue un rôle moteur. Il est le grand frère, le penseur, du Collectif des Musulmans de France. Tandis que ses jeunes troupes entrent dans les comités altermondialistes, lui dialogue avec les chefs. «Je peux vous remplir des salles», leur explique-t-il. Ramadan porte une blessure. Jeune enseignant, à Genève, il s’est vu ostraciser quand il s’est défini comme musulman pratiquant. Il en garde une soif de reconnaissance. Il veut être admis avec ses bagages, devenir composante de l’espace européen avec sa spécificité, en refusant l’intégration-assimilation. Il veut marquer le paysage, transformer les rapports entre la politique et la religion...

Alain Gresh, rédacteur en chef du « Monde diplomatique », organe fondateur de l’altermondialisation française, est un de ses amis. Gresh est athée. Mais il croit que les laïques ont perdu la bataille des banlieues. De cet a priori de défaite, il tire une conclusion pratique: il ne s’agit plus de choisir entre l’islam et les laïques, mais de choisir des alliés islamiques: il faut soutenir Ramadan, ou on aura les salafistes, explique-t-il à ses amis du «Diplo». Bernard Cassen, secrétaire général du journal, premier président d’Attac, tord le nez. Laïque convaincu, il ne goûte guère l’affirmation identitaire quand elle se mue en revendication politique. Et la prétention de Ramadan à incarner les populations en détresse lui apparaît comme une usurpation. Mais le dialogue se noue pourtant. Au printemps, des cadres d’Attac rencontrent Ramadan et les siens. Et Cassen se rend même à un débat à Saint-Denis, organisé par les réseaux de Ramadan, pour préparer le Forum social. Dans la salle, des femmes voilées en nombre donnent une couleur inédite à un débat altermondialiste. Cassen, qui a eu la surprise d’entrer par une porte réservée aux femmes, rappelle les principes de toute alliance: égalité des sexes et laïcité. Le dialogue est noué, même si la méfiance perdure...

La question israélo-palestinienne, et ce qu’elle implique, ne semble pas alors perturber la nouvelle alliance. Les sensibilités propalestiniennes de la famille altermondialiste conviennent aux groupes musulmans. Mais de là à accepter que Ramadan mette en cause, nommément, des intellectuels réduits à leur origine juive, et prétende embarquer le Forum social dans ce combat, il y a un pas que nul n’avait prévu. Ses nouveaux amis vont sans doute choisir de l’ignorer. Pour ne pas désespérer les banlieues. Mais au risque de les entraîner dans une tragique impasse.

Claude Askolovitch

Tariq Ramadan, islamologue et professeur à l’Université de Genève, auteur des «Musulmans d’Occident et l’avenir de l’islam » (Actes Sud), est le petit-fils de Hassan Al-Banna, fondateur des Frères musulmans.

 

Le Nouvel Observateur Semaine du jeudi 9 octobre 2003 - nº 2031 - France

Une obsession antisémite par André Glucksmann

Monsieur Ramadan dit en résumé: Glucksmann ne pense pas avec sa tête, il pense avec sa race. Rien de très neuf me concernant. Chez les amis de M. Ramadan circulait la récurrente référence à l’origine raciale de Lévy et de moi, lorsque nous dénoncions les grands massacres islamistes en Algérie en 1997 (massacres qui touchaient, je le rappelle, les populations civiles musulmanes). S’agissant de la guerre contre Saddam Hussein, je laisse le soin à Tariq Ramadan d’expliquer pourquoi 18 gouvernements sur les 25 que compte l’Union européenne ont partagé mon opinion sur la nécessité d’une intervention.

Sont-ils tous juifs? Sont-ils tous dirigés par des juifs? Sont-ils tous sous influence juive? Monsieur Ramadan, qui fait mine d’opposer ma position concernant la défense des Bosniaques (musulmans), des Kosovars (musulmans) et des Tchétchènes (musulmans) à celle que j’affiche contre Saddam Hussein (qui tuait des musulmans à tour de bras), ne devrait pas s’étonner si facilement car le collabo mafieux de Poutine à Grozny, Kadyrov, affiche dans son bureau une photographie de lui serrant la main de Saddam Hussein, comme en témoigne Patrick de Saint-Exupéry (juif évidemment) dans cette feuille de chou on ne peut plus juive qui s’appelle « le Figaro ».

Ce qui est étonnant, ce n’est pas que Monsieur Ramadan soit antisémite, mais qu’il ose désormais se revendiquer comme tel. Et qu’il fasse des émules. Je reçois en effet beaucoup de lettres qui exhalent un antisémitisme bestial, peu entendu depuis 1945. Et certains expliquent la position de «la bande des Quatre» (Bruckner, Goupil, Kouchner et Glucksmann) par leur (indûment) supposée origine raciale... Comme si la signature du juif que je suis était contagieuse et infectait mes cosignataires.

André Glucksmann


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